Dialogue avec mon script-jardinier (1) : Les Débuts

 

 Comment t’es venue l’idée de ce site ?!

 

 Scénariste (spécialisé dans l’humour) depuis pas mal d'années, j’ai vu les conditions de travail des auteurs peu à peu  se dégrader : phases de tests et castings d’auteurs (écritures gratuites) de plus en plus longs, paiements au lance-  pierres, exclusions arbitraires des pools d’écriture, séries écrites sans travail suffisant en amont ni même parfois sans  aucune bible, harcèlement moral, vols de scripts et de projets, attributions abusives de parts de droits d’auteur,  absence totale de reconnaissance d’un savoir-faire ou même de contact humain, etc.

 Un jour, je me suis aperçu que je ne pouvais plus appeler une prod ni même ouvrir un journal professionnel sans avoir  mal au ventre alors que ce métier est ma passion. Peu à peu, je me suis dit qu’on ne pouvait pas continuer comme ça,  qu’il était vraiment temps de passer à autre chose. Mais le cheminement a été très long...

 

 Combien de temps ?

 

 Plusieurs années…

 

 Y a-t-il eu un déclic, une sorte de point de non retour ?

 

 Très clairement. C’était en octobre 2012, lorsque j'ai eu l'opportunité de travailler dans un pool d'écriture sur une  série de shortcoms : un véritable cauchemar… Chaque vendredi matin, durant plus de quatre heures, nous étions  autour de la table une dizaine d’auteurs et deux hurluberlus, responsables d’écriture qui passaient au bazooka la  cinquantaine de (bons) textes qui leur étaient proposés. Cette sorte de cérémonie était d’une extrême violence, et ce,  pour tous les auteurs présents, même les plus aguerris. Je suis sorti de la première réunion – je n’étais pas encore  habitué – j’avais mal partout, je ne pouvais presque plus marcher, mon corps me disait stop. Je me traînais le long  des quais de la Seine en regardant le ciel et les petits nuages blancs, presque étonné d’être encore vivant : je  n’oublierai jamais ce moment…

 

 Et alors ?...

 

 Au bout de quelques semaines, je me suis fait virer. Pourtant j’avais un contrat qui courait plus longtemps mais là, j'ai  pas moufté, j’étais presque content ! En revanche mon ostéo a vu soudain son chiffre d’affaires baisser…  

 

 Cette ambiance délétère a-t-elle toujours existé ?!

 

 Non. Bien sûr, être scénariste en France, c’est un lieu commun, a tout du cadeau empoisonné mais dans les années  90, les choses étaient quand même beaucoup plus saines. Le producteur avait un projet, il cherchait des scénaristes  susceptibles d’avoir le talent pour l’écrire et, bon an mal an, la petite équipe d’auteurs allait à peu près au bout, dans  un respect mutuel. Mais à un moment, les sociétés de productions, notamment pour les shortcoms, ont décidé de  troquer la qualité pour la quantité : les producteurs et les chaînes ont ainsi pris l’habitude de travailler avec un  nombre incroyable de scénaristes, souvent plus d’une trentaine, quels qu’ils soient !

 

 Et alors ?! Plus on est de fous, plus on rit !

 

 Disons qu'on rit surtout jaune... Les conséquences, dramatiques pour les auteurs, c’est que bien sûr, la prod et la  chaîne  se retrouvent avec un nombre de textes beaucoup trop conséquent, ce qui transforme l’écriture en un  concours  permanent entre auteurs ! Et celui qui, à l’arrivée, n’a aucun texte de pris, ce qui est très fréquent, a donc  peaufiné et  livré des textes pour… zéro euro. Plus incroyable encore, cette prod qui va jusqu’à faire tester les textes  par ses  comédiens lors de répétitions AVANT d’acheter le texte ! Après quelques semaines à ce régime, le scénariste  s’en ira  le plus souvent de lui-même ou bien on lui priera gentiment de quitter les lieux et on appellera le suivant, car  derrière  la porte, de nombreux candidats se bousculent.

 On peut aussi se faire éjecter sans raison aucune : je me souviens m’être fait virer soit-disant parce que j’habitais  trop loin de la prod qui se trouvait à Boulogne-Billancourt alors que j’habite la Garenne-Colombes, soit à moins d’une  demi-heure en voiture... Le plus merveilleux est que, de toute façon, cela n'avait aucune importance puisqu'il n'y avait  jamais de réunion de travail de visu ! (J’ai appris par la suite que la chaîne avait demandé à la prod de faire place  nette pour placer ses auteurs maison.)

 

 Décidément, t’arrêtes pas de te faire virer !…

 

 Disons que c'est le métier qui veut ça. Mais c’est aussi pourquoi il était temps de créer un espace d’où personne ne  pourra se faire virer, déjà parce qu'il s’agit d'un jardin ! Plus sérieusement, ce manque de respect de certains envers  les scénaristes me paraît grave… Dans 90% des cas, les auteurs donnent le meilleur d'eux-même, il n'y a donc aucune  raison de les violenter, bien au contraire !

 

 Pourquoi cette violence te choque à ce point ?! N’es-tu pas une petite chose fragile ?! Il faut peut-être apprendre à  s’adapter…

 

 Tout à fait ! Mais je pense aussi que chacun doit veiller à rester lui-même, c’est quand même l’idée maîtresse de  l’existence : "Soyez vous -même, tous les autres sont déjà pris" disait Oscar Wilde. Cette violence faite aux  auteurs me choque à deux niveaux : d’abord, il est évident que chaque être humain a le droit d'être respecté, je ne  pense pas révolutionner l’histoire de la pensée humaniste avec un tel lieu commun. Mais si la situation m’est devenue  presque insupportable, c’est surtout au regard des conséquences sur notre travail d’auteur : le stress, la compétition  permanente, l’insécurité ont pour effet de fermer les portes de l’intuition et de la "boîte aux idées lumineuses". J’ai la  conviction qu’un auteur, pour s’épanouir au mieux, pour donc être plus créatif, plus aventureux, plus performant a au  contraire besoin de beaucoup de respect, de sécurité, de soutien. Quand nos principaux interlocuteurs auront compris  ça, une nouvelle ère s’ouvrira...

 

 Comme ce sera pas demain, ni même après-demain, c’est en attendant cette ère nouvelle que tu as créé ce site ?!

 

 Comme l’a écrit Yasmina Khadra : "Si le monde ne te convient pas, réinventes-en toi un autre." J’ai juste créé ce site  en rêvant d’un lieu optimum pour l’épanouissement des auteurs, quels qu’ils soient, et aussi le mien, tant qu’à faire...

 

 Justement, ton site est d'abord destiné aux professionnels mais aussi aux "amateurs exigeants", c’est bizarre…

 

 En matière d’art et de création, c’est plutôt cette séparation professionnels/amateurs qui me semble bizarre : un  professionnel n’est pas forcément compétent et un amateur peut avoir un talent dingue, il suffit de se balader  quelques minutes sur Internet pour le comprendre. La définition première d’ "amateur" est : "personne qui aime, qui a  du goût pour…", donc l’amateur compensera bien souvent son manque d’expérience par son talent, c’est à dire son  désir irrépressible de créer. C’est exactement ce qui manque parfois à notre profession : de l’audace, de l’envie ! 

 

 Mais que reproches-tu aux pros ?! T’es frustré parce que t’as même jamais été nominé aux Césars, c’est ça ?!

 

 Au contraire, je les adore ! Mais je te parle uniquement des vrais passionnés par le truc, tous ceux qui, auteurs,  réalisateurs, techniciens, acteurs, producteurs, ont leur métier dans la peau. J’ai en revanche beaucoup plus de mal  avec tous ceux qui encombrent le milieu, qui s’ennuient, car ils y bossent pour de mauvaises raisons, style avoir un  métier cool, gagner plein de fric et pourchasser un max d'apprenties comédiennes… Heureusement, il existe - il y en a  plein - des personnes qui ont à la fois la passion et l’expérience.

 

 Par exemple ?!

 

 Tu peux observer que beaucoup de grands artistes sont restés des amateurs au sens propre et ont donc créé jusqu’au  bout : Picasso, Monet, Jacques Tati, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Franck Capra, Alain Resnais, etc. Quand on  regarde le dernier film de John Huston, "Au dessous du volcan", qu’il a réalisé à plus de 80 ans, on est frappé par  l’incroyable énergie qui se dégage de ce film !

 

Okay, mais t'as pas des exemples un peu plus contemporains ?!

 

 Tim Burton est pour moi un exemple parfait : c’est un immense pro et en même temps, il adore toujours autant créer,  d’ailleurs il dessine toute la journée ! Je l’adore, ainsi que presque tous ses films, surtout les premiers. J’aime aussi le  regard généreux qu’il pose sur les autres artistes, lorsqu’il dit par exemple, je crois, dans son autobiographie "Tim  Burton par Tim Burton" : "J'admire tous les créateurs, qu'ils soient peintres, réalisateurs, sculpteurs empilant des  carcasses de voitures ou je ne sais quoi d'autre. Peu m'importe si j'aime ou non leur oeuvre. Ce qui compte à mes  yeux, c'est qu'ils créent alors que les autres ne créent pas.".

 

 Ton partenaire de "jardinage" idéal ?

 

 D'abord tous ces merveilleux professionnels passionnés + tous ceux qui ont vraiment envie d'écrire un scénario qui déchire…

 

 Tu précises sur ton site que tu as une affection particulière pour les films bizarres, insolites (ceux que personne ne  comprend) : tu peux expliquer ?

 

 Au milieu des années 80, j’ai réalisé un court-métrage ("Deux Larmes dans une Poubelle") qui a connu un petit succès  et a fait pas mal de festivals. Et là, j’ai découvert un phénomène curieux, c’est que les films que je trouvais les  plus intéressants faisaient un, maximum deux festivals. Alors que des films complètement fadasses les faisaient  absolument tous ! Ce n'est bien sûr pas une découverte mais j’ai pu constater à quel point la singularité n’est pas  synonyme de succès, elle est en revanche souvent synonyme de talent, c’est à ce titre que tous les "vilains petits  canards" m’intéressent….

 

 Oui mais bon, cette histoire de jardinier, c’est quand même un peu n’importe quoi, non ?!

 

 L’humour, le second degré sont mes terrains de prédilection… Je ne pouvais pas non plus faire cette proposition de  "collaboration professionnelle fraternelle" au premier degré, ça aurait fait peur à tout le monde et à moi en premier !  Mais attention, je crois dur comme fer à ce concept, à cette approche du script-jardinier, basée sur la confiance, la  patience, l’observation et aussi l’intuition : en vingt ans de présence dans ce milieu, c’est un mot que je n’ai entendu  prononcer par aucun de mes interlocuteurs. Comme si l’utilisation de ce sixième sens en matière de création était  tabou alors que c’est le cœur du truc ! Etrange, non ?!

 

 Oui mais enfin un "jardinier"... : Dis moi franchement, est-ce qu'il t'arrive de fumer de la "Colombienne" ?!

 

 (Sourire). Je crois à l’importance des mots. Lorsque j'ai débuté, j'ai peu à peu vu apparaître des appellations  suspectes et ronflantes telles que "script-doctor", "directeur d’écriture", "directeur de collection", etc. Merveilleuse  aussi l’expression des chaînes : "grille" des "programmes" ! Ces expressions anodines respirent la peur et le désir des  esprits les plus cartésiens et les plus fermés de contrôler, de diriger. Grossière erreur car en matière d’art et de  créativité, on ne peut pas et on ne doit pas essayer de contrôler : une idée, c'est exactement comme une graine, il  faut d’abord lui foutre la paix et la laisser pousser tranquille…

 Souvent, ces directeurs d'écriture ou de collection étaient des esprits très peu inventifs, qui ne connaissaient rien de  la création et de ses tumultes. N’ayant quasi jamais rien écrit eux-mêmes, ils étaient bien sûr incapables de  poser un regard lucide et professionnel sur notre écriture. Au contraire, se sentant en position d’imposture, ils    étaient légitimement inquiets et suspicieux face à un auteur, surtout si celui-ci avait un brin de talent : c’était un peu  comme un miroir tendu à leur propre médiocrité. Pour toutes ces raisons, ces pseudos-directeurs étaient mal dans  leur peau et donc bien incapables d’aider ou de guider qui que ce soit...

 

 Okay mais ça c'était avant ! T'as pas une bonne nouvelle pour changer ?!  

 

 Et bien si justement ! A l'époque, en France, l'enseignement en matière d'écriture de scénario était inexistante...  Heureusement, différentes écoles publiques et privées se sont créées, formant des scénaristes de façon très pointue,  si bien que pas mal de prods ne mettent plus leur maîtresse ou leur petit cousin passionné de Formule 1 à la  tête de leur département scénario mais des professionnel(le)s très compétent(e)s, avec qui on peut discuter  puisque connaissant les problématiques de l'écriture. Et ça, ça change tout !...

 

 Cool ! Mais toi, avec ton site, quel est ton objectif en fait ?!

 

 J’aimerais juste contribuer à aider quelques magnifiques projets à s’écrire au mieux. Car il me semble que pour un  auteur, un réalisateur ou même un producteur, la conscience d’avoir une histoire parfaitement aboutie vous donne  une force sans égale lorsqu’il faut se jeter dans la bataille du financement et de la production. D'autre part, il y aura  peut-être un deuxième étage dans la fusée, nous en reparlerons un jour…

 

 Est-ce qu’à côté, tu continues ton activité de scénariste ?!

 

 Oui mais de façon modeste. Je développe mes propres projets, c’est tout ! Je n’essaie plus de travailler sur des séries:  je ne vais pas retourner tout de suite au casse-pipe alors que nous sommes en train de créer un jardin d’Eden…  (Sourire)

 

 Ce petit questions / réponses n’est pas si petit que ça et tu te dévoiles pas mal, tu ne serais pas un peu narcissique ?!

 

 Pas trop, non. En revanche, cela me paraît essentiel de livrer un peu qui je suis et mes "fondamentaux". Tout  simplement parce qu’à chaque expérience de co-écriture, je suis frappé par ce que ça implique en terme d’impudeur.  Faire lire un texte à quelqu’un et plus encore, engager une collaboration d’écriture, c’est forcément - on ne peut pas  faire autrement et c’est d’ailleurs assez étrange - se montrer tel quel, avec toutes nos failles, nos doutes, nos  faiblesses. Une œuvre est toujours un petit bout de son auteur exposé à la lumière et aux regards des autres.

 Donc pour la créer, il faut bien, à un moment, enlever tous ses masques et se montrer tel qu’on est à son partenaire  d’écriture, comme on peut le faire par exemple avec son ou sa meilleure amie. Exhiber ainsi ses plaies avec quelqu’un  dont on ne connaissait pas même l’existence une semaine auparavant n’a rien d’évident ! C’est pourquoi le feeling est  si important.

 Et donc la personne qui cherche quelqu’un pour l’aider à aboutir son projet, en parcourant ce site, pourra, je pense, se  faire une petite idée de qui je suis. Elle pourra se projeter un minimum et sentir si elle a envie de faire un bout de  chemin avec moi, ou pas.

 

 Un dernier truc à ajouter ?

 

 Moi, rien. Mais je passe d'abord la parole à Catherine Ringer des Rita Mitsouko, dont j’avais entendu une interview  lumineuse à propos du rock et de son rapport à la création :

 

 "Le rock, c'est tout le temps. On le nourrit de notre existence, et il ne nous a pas toujours nourris. On ne  fait pas de musique, on vit musique. On n'arrête jamais, on cherche tous les jours. Même quand on ne  prépare pas un disque, on cherche. Ca n'a l'air de rien mais je travaille, je réfléchis, j'avance. Le rock ne  s'arrête jamais. Je déteste l'esprit musicos syndiqué, tu vois l'esprit des mecs qui jouent en studio, qui se  louent aux groupes, te traitent de facho si tu les rembarres, et qui se tirent à 18 heures tapantes. Merde,  le rock est contraire à la bureaucratie. Le rock est libéral. Je déteste l'esprit : "Je dépends de la manne  de l'état pour créer." Il n'y aurait jamais de rock à Liverpool avec cette mentalité ! Je déteste les artistes  qui disent "je pleure, ma maison de disques m'emmerde, ils me censurent, je suis obligé de  m'autocensurer", toutes ces plaintes. Quand tu tiens une idée forte, une chanson travaillée, une maison  de disques ne peut pas t'arrêter. C'est ça l'art. Tu ne cèdes pas. Tu continues. Tu te démerdes pour le  sortir. C'est l'esprit rock..."

 

 Et enfin au poète chinois Hi K'ang (IIIe siècle) : 

 

" Quel plaisir de se promener dans le jardin, je fais le tour de l'infini."

 

 That's all folks !...